Blog
Entretien avec le Professeur Yaovi AKAKPO

Entretien avec le Professeur Yaovi AKAKPO

Le Professeur Yaovi AKAKPO, philosophe et doyen de la Faculté des Sciences de l’Homme et de la Société de l’Université de Lomé, présentement en mission d’enseignement au département de philosophie de l’Université de Kara, animera une conférence cet après-midi à l’agora C, au campus sud, à partir de 15h30. En prélude à cet événement, le Professeur AKAKPO a accordé une interview au service de communication, autour de son ouvrage Science et Reconnaissance entre la puissance et la solidarité, qui fera l’objet de la conférence. Dans cet entretien, le Professeur AKAKPO évoque les notions de « nouvelle mondialisation », « fractures centres/périphéries », sans perdre de vue la question de la reconnaissance de l’Afrique sur l’échiquier mondial et le rôle qu’elle devrait y jouer.

Professeur Yaovi AKAKPO, votre troisième ouvrage paru aux éditions Présence Africaine est intitulé Science et Reconnaissance Entre la puissance et la solidarité. Que cache un tel titre?
D’abord, je voudrais préciser que l’ouvrage est publié dans une collection nouvelle qui a été créée par les responsables des éditions Présence Africaine et dont la direction est confiée au philosophe sénégalais Souleymane Bachir DIAGNE qui enseigne aux USA. La collection La philosophie en toutes lettres est un espace de débat philosophique qui ne se limite pas à l’Afrique. C’est un espace de débat qui accordera certainement une place à l’activité philosophique d’auteurs africains. Une contribution de la philosophie à la reconnaissance de l’Afrique. Pour revenir à votre question, je dis ensuite que lorsqu’on n’a pas de poids, personne ne vous reconnaît. Mon récent ouvrage est publié sous le titre Science et reconnaissance parce que mes réflexions ont un départ dans les théories contemporaines qui postulent la fonction de la science dans la condition humaine, la condition sociale et historique. Réfléchissant, à partir de là, je note que la question de la reconnaissance qui, véritablement ne se pose que comme question d’éthique et de droit, dans un contexte de domination, de marginalisation et de mépris, doit être éclairée précisément à partir de la fonction centrale que la science exerce sur les sociétés, sur ce qui est, sur le devenir, etc. Je parle de « science et reconnaissance » en me disant ceci : du fait que la science elle-même entretient la domination et la liberté, tout à la fois, compartimente le monde en sociétés dominantes et sociétés dominées, « centres et périphéries »,… pourquoi ne pas reposer la question de la reconnaissance à partir du rôle que la science (la technoscience) joue dans l’entreprise de la domination, mais aussi dans l’entreprise de la liberté, de la solidarité et du développement.

Pourquoi le sous-titre Entre la puissance et la solidarité?
La science joue ce rôle central dans la condition humaine, la société et l’histoire, parce qu’elle vient à la société et à l’histoire en utilisant deux « puissances instrumentales » (Hobbes), notamment l’État et l’économie. Ces deux puissances instrumentales, malheureusement ne peuvent être sans dominer. L’État est le lieu de la « domination légale » et de la « violence légitime ». L’économie tient la condition sociale et la vie individuelle. Il s’agit donc de voir comment ces deux puissances instrumentales, médiations par lesquelles la science tient l’homme, la société et l’histoire, pourraient porter l’autre face de la reconnaissance, notamment la solidarité. Nécessaire à l’État, sinon il n’a pas de souveraineté. L’économie a besoin qu’on l’accepte, sinon elle est contestée. C’est pour cela que finalement, la question de la reconnaissance va être une sorte de tension entre la vocation à la puissance et la vocation à la solidarité, deux pôles qu’il faut constamment ajuster pour que la société et l’histoire soient pour l’homme et son épanouissement.
 
Dans la première partie de votre ouvrage, il est question de la rationalité colonisatrice de la technoscience. Vous écrivez précisément «il ne s’agit pas essentiellement de la traditionnelle colonisation qu’une société exerce sur une autre, mais plutôt d’une colonisation sans limite que la science technicienne exerce résolument sur tout l’espace social…» Comment se manifeste concrètement cette colonisation de la science technicienne sur l’ensemble du système social?
Coloniser, c’est précisément prendre possession de l’espace autonome de l’autre. La colonisation a sa raison d’être lorsqu’on considère au moins deux parties, celle qui colonise et celle qui est colonisée. Il s’agit pour une partie de surdéterminer l’espace d’autonomie de l’autre. Pourquoi cette colonisation aujourd’hui de la société elle-même par la science? Cette situation est en grande partie le fait de l’économie. L’économie étant une puissance instrumentale, elle ne reconquiert son essence qu’en s’appuyant sur la science. La science vient à la société par la médiation de l’économie, nous le remarquons par les produits consommés par la société, qui sont des produits techniques à valeur économique et les services. Par exemple si vous prenez en compte les voitures et les ordinateurs qu’on utilise aujourd’hui, ce sont des produits de la haute technologie qui sont des produits purement techniques, mais qui ne sont dans la société que pour des raisons économiques. Autrement dit, leur présence dans la société montre l’emprise de l’économie sur la société. La technocolonisation n’est donc pas tout simplement la colonisation d’une société par une autre, mais la colonisation que la science exerce sur la société. Et c’est pour cette raison que les sociétés qui ont la maîtrise de la science portent la colonisation traditionnelle, la colonisation d’une société par une autre. Ces deux formes de colonisation sont liées, mais ne sont pas à confondre.

Et comment l’Afrique vit-elle cette situation aujourd’hui?
L’Afrique vit cette situation par ce que j’appelle dans l’ouvrage "la fracture". La fracture technoscientifique est là, et ajuste sur sa réalité la fracture entre nations, la fracture économique, la fracture sociale. Donc je comprends les terminologies économie sous développée, société sous-développée, nation ou économie développée,  comme la marque de cette fracture que la science imprime à la société. Si nous sommes dominés, sous-développés, et que notre économie ne prospère pas ou prospère peu, cela reflète aussi le fait que notre science a du plomb dans l’aile. Notre science et nos recherches technologiques ne prospèrent pas parce qu’elles souffrent de dénutrition; elles sont en réalité dans l’emballement d’une dynamique économique timide et hésitante. On revient alors à la question de la reconnaissance parce que si cette fracture existe, elle n’est pas tout simplement une différence. C’est une sorte d’hiérarchie entre des parties. A partir de ce moment la fracture qui nous oppose économiquement est une domination portée par l’autre fracture, qui nous oppose scientifiquement et technologiquement, ce qui est l’essence moderne de la domination.

La seconde partie de votre ouvrage vous a permis d’aborder la question des fractures centres/périphéries et la notion de «la nouvelle mondialisation». Quels liens peut-on établir entre ces concepts?
L’expression « nouvelle mondialisation » est une expression utilisée par des économistes et des sociologues qui ont relu Marx et qui sont critiques vis-à-vis de lui et en même temps du libéralisme, tel que nous l’avons aujourd’hui. Je fais allusion, par exemple, à Samir Amin, Jean Ziegler, etc., qui parlent de la nouvelle mondialisation en insistant beaucoup sur les fractures. C’est que cette nouvelle mondialisation est la capacité à se protéger ou à s’ouvrir. Tout cela dépend de ce que chaque partie pèse (sa puissance!). Le centre est nécessairement le pôle important d’autonomie et d’orientation des décisions; la périphérie est le lieu de la précarité, de l’aliénation, la marge du centre. C’est l’image de la goutte de miel. Quand vous posez une goutte de miel quelque part, ce lieu devient automatiquement le centre vers lequel vont des mouches qui viennent de toute part, les périphéries. Le centre devient alors l’élément important. Le centre en tant qu’axe principal décide pour les autres qui dépendent finalement de lui. La mondialisation n’est pas une ouverture véritable des frontières, elle met plutôt des faibles à la disposition de la puissance économique, de la puissance politico-stratégique. Finalement au centre se trouvent ceux qui sont puissants, ceux qui dominent, et à la périphérie se trouvent ceux qui sont marginalisés, dominés.  

Vous écrivez dans la troisième partie de votre livre que «pour sortir du choc déstabilisateur, Sidiki Diakité invite les pays en développement à une ‘technologie nouvelle’, ‘technologie intermédiaire’, qui s’accompagne de rapports de production non aliénés. C’est ce choix technologique qui concilierait l’Afrique avec ses valeurs ‘communautaires’ et sociologiques». L’Afrique est-elle prête pour ce type de développement?
Au fond j’évoque le philosophe Sidiki Diakité dans cette position pour le discuter, pour le critiquer. Certains intellectuels voudraient faire de la pensée le domaine par excellence du simple rêve. Son ouvrage critique la domination et croit que la solution à la domination est de définir une certaine science qui pourrait laisser voir des rapports non dominants. Or précisément, une telle science qui porterait la technologie douce, qui est la petite technologie villageoise améliorée, n’a aucun moyen pour nous sortir de la domination. Prenons l’exemple de nos villes et villages,  nos technologies traditionnelles n’ont pas de valeur économique, elles sont incapables d’être des armes de combat pour nos économies essoufflées. Elles ne fonctionnent dans la production économique que faute de mieux. Ces technologies, comme je le dis, ne peuvent être considérées comme des technologies d’avenir, que si elles reprennent ce qui fait l’avenir, c’est-à-dire ce que j’ai appelé avec J. Schumpeter, « l’ouragan perpétuel de description créatrice », l’invention et l’innovation. Aujourd’hui, contrairement aux technologies anciennes qu’on avait en Afrique, le problème est que ces technologies anciennes innovent très peu ou bien innovent dans la longue durée alors que la science, aujourd’hui, est un savoir turbulent. Regardez par exemple les modèles de téléphone que nous avons aujourd’hui, en dix ans, quel changement ? Quel progrès ? Et c’est précisément la force de cette innovation qui joue un sale tour à des technologies qui sont incapables d’innover, d’aller vite et c’est cela qui marginalise nos technologies traditionnelles. Nous ne pouvons pas revenir à des technologies traditionnelles, leur donner de la valeur qu’en les re-travaillant. Compte tenu des réalités qui existent sur le terrain, il nous revient de les améliorer constamment. Je suis convaincu que ces technologies n’ont d’avenir que dans les centres de recherche et les systèmes universitaires. La douceur de la technologie est plutôt là, ce n’est pas le refus de l’innovation ; et toutes les formules que les Africains utilisent pour parler de la technologie en se repliant sur eux-mêmes, ce sont des formules qui ne conviennent pas pour prendre en charge nos réalités modernes, qui sont l’invention et l’innovation qui composent précisément avec tout ce que l’homme fait, y compris ce qu’il fait au niveau du droit. Nous devrons le signaler aussi : le problème de nos démocraties, c’est que nos sociétés innovent difficilement au niveau du droit. Le droit est appelé à vivre l’innovation.
 
Professeur, dans votre livre vous évoquez aussi la situation des universités africaines en ces termes, «l’université africaine ne serait pas confrontée à ces problèmes primaires si elle fonctionnait dans un environnement ou milieu social qui ferait d’elle la cheville ouvrière de la production économique, des services, du travail, de l’administration». Quelles sont vos approches de solutions par rapport à ce dysfonctionnement?
Les gens parlent de l’Université en l’accusant, et les universitaires eux-mêmes ont commencé par intérioriser la chose, en s’adonnant à une sorte d’auto-flagellation, bien injuste. Au fond l’université qu’on a vue dans l’histoire de l’Occident a toujours été une université pour une société qui progresse, parce que le progrès du savoir est une demande qui vient de la dynamique du progrès de la société. Nous sommes en Afrique dans des sociétés qui refusent de progresser, des politiques qui hésitent, des économies hésitantes. Prenons tout simplement la question de l’emploi. Vu l’évolution de nos sociétés, voyez-vous une possibilité de l’Etat ou de l’administration à faire progresser résolument les chiffres de l’emploi ? Est-ce que l’Etat a la possibilité d’aller rapidement dans le sens de la modernisation de l’administration? Nous n’avons pas véritables d’industries résolument innovantes, ambitieuses ; pourtant on demande à l’université d’innover en matière de la formation au profit de ce type d’industrie. Le miracle demandé, dans le contexte d’une économie peu volontariste, à l’université est une absurdité. C’est pour dire tout simplement que le problème en Afrique, contrairement à ce que l’on pense et les universitaires eux-mêmes se trompent là-dessus, ce n’est pas l’université qui est en difficulté, c’est la société qui n’est pas en mesure de suivre et d’entretenir le rythme du savoir moderne et innovant que l’université est censée produire. Si on veut que les universités africaines forment des gens dans un master professionnel, on est d’accord ! Mais pour un marché de l’emploi qui va certainement se saturer avant d’avoir consommé la première promotion de diplômés !

Professeur, le problème se trouve finalement à quel niveau ?
Ce n’est pas l’université qui est en inadéquation avec son environnement, mais plutôt l’environnement qui est en inadéquation avec l’université dans la mesure où les universitaires publient dans des revues internationales et  collaborent avec des laboratoires. Les universitaires font ces genres d’expériences et quand ils reviennent à la réalité de leurs pays, ils ont l’impression qu’ils sont au garage. Par exemple, depuis quand l’Etat est intéressé par les nombreux articles que les universitaires publient sur la question de développement, dans tous ses aspects ? Que cela soit en science sociale, en médecine, en science expérimentale, avez-vous jamais vu l’Etat et le monde économique montrer un intérêt pour la consommation de ces recherches-là ? Cela est dû au fait qu’on n’est pas dans la logique du progrès, qui obligerait l’Etat, l’économie et la société à solliciter l’université, à avoir le regard tourné vers la dynamique de production du savoir à l’université. Est-ce qu’on n’a pas l’impression que les universités aujourd’hui constituent une sorte de corvée pour les Etats qui les ont créées ? En initiant des réformes, les gouvernants évoquent les ajustements, en disant que ce sont des exigences des partenaires. Ce ne sont pas les partenaires qui ont construit ces universités. Elles ont été créées dans des objectifs précis de développement. Donc ce dysfonctionnement repose précisément sur la question même de la vision cohérente du développement de la société.

Quelle est en fait la véritable vocation de l’Université ?
La vocation première de l’Université est de produire le savoir, de le renouveler continuellement et de l’enseigner. Le développement que nous envions chez les autres est un développement contemporain lié au savoir. C’est le savoir qui porte le développement. Les gens ne le savent pas et disent même que nos universités forment des chômeurs. Quand les universités forment des personnes capables de produire le savoir, quand les universités font de la recherche qui renouvelle le savoir, ce n’est pas du temps perdu.  C’est la condition du décollage, il n’y a pas d’autres modèles. Je ne peux pas admettre qu’on trouve inutiles les productions d’œuvres littéraires par exemple ? Avez-vous jamais vu une société qui a évolué sans avoir fait de la littérature ? La Chine ou les Etats-Unis n’ont pas fait de la littérature ?

Est-ce qu’il y a quand même de l’espoir que les universités africaines contribuent au développement du continent ?
Ah ! Oui ! Le développement de l’Afrique, qu’on le veuille ou non, reposera sur les universités et l’éducation depuis les cours primaire et secondaire. Le développement se prépare de cette manière parce qu’au centre du développement se trouvent les hommes et les femmes. Ce sont les hommes et les femmes qui développent. Les machines ne développent pas. Pour cela, il faut donc des hommes et des femmes de qualité, capables d’apprécier ce qu’ils sont, leur environnement, leur devenir. Sans cela il n’y a pas de développement. Les universités et les centres de recherche ont donc un rôle très important à jouer pour le développement de l’Afrique, celui de former sur la base d’un savoir produit et renouvelé constamment par elles.

Depuis une vingtaine d’années, nous constatons que les juristes, les sociologues, les spécialistes des lettres et sciences de l’information et de la communication, sont très actifs au sein de la société civile des pays africains. Mais nous avons l’impression que les philosophes sont absents du débat public pour un mieux-être, pour plus de démocratie et de justice en Afrique. Quelle est votre appréciation?
Je ne crois pas que les philosophes soient absents du débat public, il y a des philosophes qui sont au gouvernement, d’autres sont dans la société civile. En termes de contribution scientifique, les philosophes sont très présents et tout dépend des pays et de ce qu’on voudrait bien faire de leurs idées. Si nous prenons par exemple la notion d’émergence (slogan à la une en Afrique), sans en faire une reprise critique, on emprunte sûrement la voie de l’égarement. Donc le travail de la critique conceptuelle est incontournable. Et ce travail mérite d’être fait. Les philosophes ont certainement un grand rôle à y jouer. Moi je crois qu’au fond les philosophes ne s’isolent pas du débat pratique, tout dépend des contextes. Tout le monde est convié au débat pratique.  


Secuk Entretien avec le Prof. AKAKPO 7 juin 2017 (2).pdfEntretien avec le Professeur Yaovi AKAKPO

Retour au blog

Commentaires


Laissez un commentaire

Tags

Recherche

Dernières publications

Entretien Prof. ABOLOU
Entretien Prof. ABOLOU
Posté 16/06/2017 par l'admin dans Actualités
Entretien avec le Professeur Yaovi AKAKPO
Entretien avec le Professeur Yaovi AKAKPO
Posté 08/06/2017 par l'admin dans Actualités
Cérémonie d’hommage à Daniel LAWSON-BODY à l’Université de Kara
Les temps forts des discours de la semaine de l’étudiant, édition 2017
PARTENARIAT UK-APEEERTO
PARTENARIAT UK-APEEERTO
Posté 01/06/2017 par l'admin dans Actualités
Concours national de plaidoirie à l’Université de Kara
Concours national de plaidoirie à l’Université de Kara
Posté 31/05/2017 par l'admin dans Actualités
PREMIERE JOURNEE DOCTORALE DU LABORATOIRE PREDES
PREMIERE JOURNEE DOCTORALE DU LABORATOIRE PREDES
Posté 31/05/2017 par l'admin dans Actualités
Célébration de la Semaine de l’Etudiant à l’Université de Kara
Semaine de l'Etudiant, édition 2017
Semaine de l'Etudiant, édition 2017
Posté 15/05/2017 par l'admin dans Actualités
Cérémonies de passation de charges dans les directions de l’Université de Kara